Le poids que nous portons

10 juin 2017

Ce 9 juin était l’anniversaire de la naissance et du baptême en 1630, de la première messe en 1654 à Robion, de l’abbé Alexandre Martin. C’est aussi un 9 juin, en 1666, qu’était bénie la première chapelle de Notre-Dame-de-Sainte-Garde qu’il avait édifiée. Cette belle figure de prêtre, aussi modeste que fervent, eut un souci particulier des vocations et des prêtres, pour lesquels il avait fondé ce sanctuaire. Il fut aussi le précurseur de la Congrégation des prêtres missionnaires de Sainte-Garde. Sa vie fut marquée par bien des épreuves : dans son ministère où il a rencontré des obstacles, des oppositions, des contradictions ; dans son corps, marqué par les maladies et les épreuves ; dans son âme, torturée par les tentations et le doute, livrée parfois au désespoir, éprouvée par l’attente de voir les fruits de son action. Au cœur de tout cela, il sut aussi reconnaître les signes de la grâce et de la tendresse de Dieu, et s’en fit, par la parole et par l’exemple, le meilleur apôtre et serviteur pour ses fidèles.

L’évocation de cette figure, de sa vie, de son héritage spirituel, me conduit à regarder notre vie de prêtres aujourd’hui. Bien sûr, aucune vie, aucune vocation n’est ni facile, ni évidente. Les épreuves ne sont pas comparables, elles ne peuvent être jugées. Aujourd’hui, nous portons, nous aussi, un certain poids.

Notre société qui s’est éloignée des réalités spirituelles et de ses racines chrétiennes, n’est pas toujours tendre avec les prêtres : entre mépris, indifférence et caricature. Il n’y a pas très longtemps, alors que j’étais en ville avec un confrère, nous avons été publiquement insultés, tout simplement parce que nous étions prêtres ! Même si celui qui en était l’auteur semblait un peu sous l’influence de l’alcool, ce n’est jamais agréable. Si nous rencontrons parfois beaucoup de mépris, il y a souvent aussi vis-à-vis des prêtres, une grande exigence qui ne comprend pas toujours que nous soyons des hommes avec nos limites, et parfois notre fatigue.

Il y a bien sûr la fraternité sacerdotale, elle est une réalité qui est bien souvent un soutien. Mais nous sommes, là aussi, des hommes avec leurs pauvretés. Les uns et les autres, pris par nos préoccupations légitimes, soucieux de nos projets et entreprises pastorales, accumulant les activités, nous risquons de nous regarder les uns les autres avec envie, voire avec jalousie, comme si nous étions en concurrence, là où nous devrions unir et nos forces et nos pauvretés. Mais ne sommes-nous pas à cet égard comme furent les apôtres ? Nous avons aussi souvent l’impression que nos supérieurs sont plus empressés à exiger toujours plus de nous qu’à reconnaître nos mérites et à nous encourager.

Nos familles ont fait de nous ce que nous sommes ; elles ont préparé le terrain de nos cœurs - parfois malgré elles - à la grâce qui nous a conduit à répondre à l’appel de Dieu. Et bien souvent, aujourd’hui elles ignorent ce que nous vivons, voire ne s’y intéressent pas, pensant que cela a peu d’intérêt. Il y a là, souvent, une vraie solitude qui est vécue douloureusement.

Et cependant, il y a au milieu de ces difficultés, de ces épreuves, bien des signes qui pour modestes qu’ils soient, brillent d’un éclat particulier. Ce sont des choses bien simples. Cette semaine, j’ai été touché par les paroles d’une famille qui souhaitaient attendre mon retour, après trois jours de repos, pour que je puisse présider une célébration pour eux. Ils l’ont fait avec des mots pleins de délicatesse, de prévenance, de reconnaissance et d’amitié.

Un confrère m’a transmis aussi cette semaine le témoignage d’un séminariste qui parlait de moi comme la première figure de prêtre qui l’avait marqué. Il me trouvait même des qualités que je ne me connaissais pas ! J’avoue avoir lu ces lignes avec beaucoup d’émotion, et un grand sentiment d’action-de-grâce, touché aussi bien par les paroles du témoignage que par la sollicitude du confrère qui me l’a transmis.

Dans nos vies de prêtres, il y a une place importante pour les amis : ceux qui ont pour nous une amitié inconditionnelle qui n’excuse et n’ignore pas nos limites ou nos défauts, mais qui précisément est capable non seulement de les dépasser, mais aussi de contribuer à nous aider à les dépasser. C’est un don précieux où se manifeste tout particulièrement la miséricorde de notre Dieu.

Il y a aussi, bien sûr, tous ces témoignages modestes, qui pourraient passer inaperçus, à la fin d’une messe, une intention de prière, par un email, un message, un courrier, un plat qui a été préparé en famille et qui est partagé avec le prêtre, une offrande... Tout cela ne manque pas ! Aussi, dans mon cœur monte une grande action de grâce, et je veux dire à chacun un grand merci, parce que cela m’aide assurément à porter ces choses du quotidien qui sont parfois pesantes.

Le poids que nous portons n’est pas plus lourd que d’autres, mais ce qui le rend difficile à porter, c’est qu’il est souvent ignoré ou méconnu.

Abbé Bruno Gerthoux, curé de Robion et des Taillades